Ɵ Grand crochet iatmul, cours moyen du Sépik,...

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Ɵ Grand crochet iatmul, cours moyen du Sépik,...

Ɵ Grand crochet iatmul, cours moyen du Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée
Bois de vitex cofassus, restes de polychromie
H. 160 cm
Important Iatmul hook, Middle course of the Sepik river, Papua New Guinea H. 62.99 in
Provenance:
- Collecté par le Consul Max Thiel, en 1909
- Hamburgisches Museum für Völkerkunde und Vorgeschichte, Hambourg, n° 11.88.88
- Ancienne collection Serge Brignoni, Berne
- Ancienne collection Monsieur et Madame Alvin Abrams, New York (acquis avant 1979)
- Collection privée
Publication:
- Otto Reche, Der Kaiserin-Augusta-Fluss, Ergebnisse der Südsee-Expedition 1908-1910 II-I, Hamburg, Friederichsen, 1913
Disposés dans la longue case destinée à la réunion des hommes, ces crochets de grande dimension portaient des crânes d'ancêtres de la tribu ou des crânes d'ennemis, tous aussi respectés. Ces derniers étaient vénérés pour leur vertu protectrice et afin d'acquérir la force des défunts.
Présenté dans l'importante exposition The Art of the Pacific Islands à la National Gallery of Art de Washington D.C., en 1979.
Bibliographie:
- BUSCHMANN Rainer, «Exploring Tensions in Material Culture: Commercialising Ethnography in German New Guinea, 1870-1914», in O'Hanlon and Welsch (ed), Hunting the Gatherers, Ethnographic Collectors, Agents and Agency in Melanesia, 1870s-1930s, New York, Berghan, 2000
- COIFFIER Christian et ORLIAC Catherine, «L'arbre miamba et la maison cérémonielle iatmul (Papouasie Nouvelle-Guinée)», Journal d'agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 2000.
- KOKOTT Jeanette, «Rauru, Tino, Uli und Co. Die Sammlungen der Ozeanien-Abteilung im Museum für Völkerkunde Hamburg», in Hamburg: Südsee Expedition ins Paradies, Hamburg, Mitteilungen aus dem Museum für Volkerkunde, 2003
- NEWTON Douglas, KAEPPLER Adrienne L., GATHERCOLE Peter, The Art of Pacific Islands, Washington, National Gallery of Art, 1979
- PELTIER Philippe, SCHINDLBECK Markus, KAUFMANN Christian (ed), Sepik. Arts de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Paris, Skira-musée du quai Branly, 2015
- RECHE Otto, Der Kaiserin-Augusta-Fluss (Ergebnisse der Südsee-Expedition 1908-1910 II-I), Hamburg, Friederichsen, 1913
- SCHLAGINHAUFEN Otto, Reisen in Kaiser-Wilhelmsland (Neuguinea), Leipzig, Teubner, 1910 (1910a)
-, Eine ethnographische Sammlung vom Kaiserin-Augustafluss in Neuguinea, Leipzig, Teubner, 1910 (1910b)
-, Verzierte Schädel aus Neuguinea und Neumecklenburg, Leipzig, Teubner, 1910 (1910c)
-, Muliama. Zwei Jahre unter Südsee-Insulaner, Zürich, Orell Füssli, 1959
- THILENIUS Georg, Das hamburgische Museum für Völkerkunde, Berlin, Reimer, 1916
Décrivant brièvement cet objet qu'il avait souhaité exposer en 1979 à la National Gallery of Art de Washington, Douglas Newton (1979: 316) livrait cette précision laconique: «Iatmul (probablement Woliagwi)», nom donné aux «Iatmul de l'Est» sur les rives du cours moyen du Sepik. Il se fondait évidemment sur sa connaissance hors pair des arts anciens de cette région, et de leurs centres traditionnels de production et de rayonnement. Or, le premier à avoir publié et commenté ce grand crochet cérémoniel, Otto Reche (1913: 167), s'appuyant sur des arguments stylistiques non moins consistants, l'avait rattaché à la sculpture en ajours pratiquée sur le cours inférieur du Sepik, et notamment à des personnages de même stature collectés à Singarin. Entre Nouvelle-Bretagne, Sepik et Hambourg, les circonstances probables d'acquisition de cet objet viennent étayer la supposition de D. Newton par d'autres raisons.
Né en 1864, Maximilian Franz (Max) Thiel était le neveu d'Eduard (1847-1917) Hernsheim, fondateur avec son frère Franz (1845-1909) d'une société qui avait conquis dans les mers du Sud allemandes à peu près l'importance qu'avait eue la firme Godeffroy avant sa banqueroute. Elle avait son siège à Hambourg mais les opérations en Nouvelle-Guinée allemande et surtout ses dépendances insulaires étaient dirigées depuis Matupi, île qui fait face à Rabaul, principale ville de Nouvelle-Bretagne. En 1892, malade, E. Hernsheim quitta le Pacifique en laissant la gestion de l'affaire à son neveu, bientôt surnommé «le sultan de Matupi», pour son train de vie, son hospitalité, le faste de ses réceptions et même les pantalons blancs que les autochtones de son île pouvaient s'offrir grâce à lui.
S'intéressant aux arts locaux comme les frères Hernsheim, il consacra une des bâtisses de la société à une collection d'objets rapportés par ses agents et capitaines de schooners, qu'il vendit en 1894 à un négociateur du musée d'ethnographie de Berlin qui supportait l'alcool mieux que lui (Buschmann 2000: 66). Trois ans plus tard, il débarquait à Hambourg avec une nouvelle collection qu'il exposa au musée d'histoire naturelle local, espérant que le musée berlinois la lui achèterait 20 000 marks; ce fut finalement le musée d'ethnographie de Hambourg qui acquit la majorité de ces 2 000 pièces. Au printemps 1899, il accueillit à Matupi Georg Thilenius (1867-1937), l'aida dans sa quête d'objets pour le musée de Berlin, et reçut certainement de lui des conseils pour améliorer les collectes ethnographiques de ses agents.
En 1902, Thiel s'attacha les services du collecteur de pièces d'histoire naturelle et d'ethnographie Franz Hellwig (1854-1929); en 1904, ce dernier regagna l'Allemagne avec un ensemble de pièces qu'il vendit 20 000 marks, pour le compte de son patron, au musée hambourgeois dont Thilenius était devenu le directeur. Toutefois, Thiel était moins avide d'argent que d'honneurs: pour les marchands et financiers roturiers, les relations avec les musées permettaient de s'affirmer face à l'aristocratie prussienne dominante. Ses dons à divers musées scandinaves valurent à Thiel le titre de consul de Norvège, en 1907. En 1909, il se vit décerner, pour ses dons au musée de Berlin, la médaille de quatrième classe de l'ordre prussien de l'Aigle rouge, la plus haute distinction accessible à un roturier.
Entretemps, le musée de Hambourg, à l'initiative de Thilenius, avait lancé une vaste campagne de collecte ethnographique et ethnologique (Hamburger Südsee Expedition 1908-1910) dont le point de départ, en Nouvelle-Guinée allemande, fut l'île de Matupi et la station de charbon de la firme Hernsheim. Les seuls membres de l'expédition à n'être pas des gens de musée étaient le peintre Hans Vogel et Hellwig, chargés d'acheter les objets. À bord du vapeur loué pour l'occasion, le Peiho, ils remontèrent le Sepik sur 436 kilomètres, en mai-juin 1909, et les fruits de cette navigation furent détaillés quatre ans plus tard par Reche dans le livre où se trouvent reproduits ce crochet et huit autres pièces de la «collection Thiel» du musée de Hambourg.
Forte d'une cinquantaine de pièces (inventoriées 11.88), elle fut officiellement reçue comme un don du consul en 1911 (Kokott 2003: 32). Hellwig était devenu alors collaborateur permanent du musée, et Thiel membre de la commission chargée de conseiller sa direction (Thilenius 1916: 12 et 14). Comme le révèle l'ouvrage de Reche (1913: 126, à propos du 11.88: 37), Hellwig en fut le principal pourvoyeur. Thiel a pu le mandater pour une collecte séparée avant son départ pour le Sepik, ou a pu sélectionner dans ce qu'il en rapportait des pièces, généralement importantes à l'instar de ce crochet, à offrir séparément au musée de Hambourg.
Mais l'une des parures frontales de cette collection (11.88: 35, p. 88) est donnée comme acquise sur place le 4 août 1909, et renvoie à une navigation sur le Sepik immédiatement postérieure à celle du Peiho, celle du Siar (30 juillet-6 août 1909). En faisait partie un autre proche et pourvoyeur de Thiel, l'anthropologue suisse Otto Schlaginhaufen (1879-1973), alors attaché au musée d'ethnographie de Dresde, mais qui collectait aussi pour son propre compte. Il le relate lui-même (1959: 207, 1910a: 17, 1910c: 3), c'est de chez Thiel qu'il quitta la Mélanésie, le jour de Noël 1909; séjournant chez lui depuis le 1er décembre, il avait reçu de lui divers objets à offrir au musée de Dresde, et peut-être procédé aussi à des échanges.
Ainsi, le crochet cérémoniel «Thiel 11.88: 38» fut collecté soit par Hellwig dans les premiers jours de juin 1909, soit par Schlaginhaufen deux mois plus tard de la même année. Mais il serait précieux de savoir dans quel village, et telle était la question que s'était posée D. Newton. Malheureusement, à lire Reche, Hellwig ne notait ni les dates ni les lieux de ses collectes - peut-être voyait-il là un «secret des affaires». Cependant, sept des huit importantes sculptures «Thiel» décrites par Reche proviennent typiquement du pays iatmul, y compris une planche cérémonielle ajourée de Malu, étape la plus reculée atteinte par le Peiho.
Schlaginhaufen (1910a et b: passim, 1959: 174-186), plus précis sur les circonstances de ses collectes, a lui aussi acquis des planches de ce type, dans le dernier village atteint par le Siar, le 4 août 1909. Il n'en donne pas le nom, mais comme le montre le spécimen précité de la collection «Thiel 11.88: 35», ce village appartenait au pays iatmul, dans ses franges orientales. C'est où il faut revenir à la localisation et à l'attribution stylistique proposées par D. Newton.
La vitalité artistique du bassin du Sepik s'explique notamment par le fait que les formes et les objets y voyageaient, s'échangeaient, étaient «utilisés à des fins différentes selon les lieux» (Peltier et Schindlbeck, 2015: 15). Mais tous les objets ne circulaient pas, en raison de leurs dimensions ou de leur usage, et tel était le cas, à chacun de ces titres, du présent crochet cérémoniel. De trop grandes dimensions pour un usage domestique, dépassant même la taille habituelle des individus masculins (150 à 155 cm selon Reche 1913: 54), il faisait partie des pièces conservées et honorées en secret dans les maisons des hommes, et souvent taillées dans le même bois, très résistant et à forte valeur symbolique, que «l'ossature» de ces maisons ou les grands tambours à fente associés à elles, le Vitex cofassus (miamba en iatmul, garamut en pidgin, Coiffier-Orliac 2000: 149).
Dans sa notice sur cet objet, D. Newton indiquait seulement que les crochets cérémoniels se distinguent nettement de leurs homologues domestiques par «leur échelle et leur élaboration» ainsi que par «l'abondance de symboles incorporant des références mythologiques». Dans sa description, Reche y identifiait, de part et d'autre des membres «serpentiformes», des «têtes de poissons» ainsi que des «calaos» courant de haut en bas de la figuration humaine ou affrontés à l'intérieur des ajours ménagés à l'intérieur des bras et des jambes. De fait, celles-ci se terminent par deux têtes de serpent. On peut remarquer également deux petits visages peints sur le buste et le bassin, renvoyant certainement à des mythes, ainsi que la représentation d'un rapace en piqué, dont les ailes, disparues, formaient les «pattes» du crochet, mais dont on distingue encore le cou et le bec à la base de l'objet, évoquant probablement l'aigle pêcheur ngawi, de première importance dans la mythologie iatmul.
D. Newton concluait, comme pour justifier son hypothèse de localisation: ce spécimen «montre d'intéressantes relations avec les styles Ewa et Alamblak de la rivière Karawari, qui se jette dans le Sepik dans cette région iatmul», styles souvent dits «en croc» qui se retrouvent y compris dans les arts des collines de la rive gauche du Sepik. Les connaisseurs pourront encore noter, dans ce crochet iatmul semban, des parentés avec les sculptures en ajours du bas Sepik, ainsi que le suggérait Reche, mais également avec les planches ajourées animées d'extraordinaires volutes, les malu semban, élaborées par les Iatmul de l'Ouest plus en amont du fleuve, ou encore les meilleurs crochets Kapriman, oscillant eux aussi entre naturalisme et symbolisme «curvilinéaire».
De ce point de vue, cette pièce exceptionnelle par sa facture, son ancienneté et sa provenance peut être également considérée comme parfaitement représentative de la culture des Iatmul de l'Est, au carrefour des voies d'eau et des formes qui y voyageaient, et même qualifiée d'exemplaire, par la conciliation harmonieuse qu'elle présente de plusieurs options plastiques parfois antagonistes, un exploit de plus chez ces hommes qui se voulaient surtout des guerriers.
Gilles Bounoure
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