ALEXANDRE TRAUNER (1906-1993)

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ALEXANDRE TRAUNER (1906-1993)

Portrait de Sári Budapest, vers 1922 On joint une épreuve argentique des années 1960 de Trauner dans sa première exposition, 156 x 226 mm, annotations manuscrites au verso Trau... Trau... C'est ainsi que ses intimes appelaient Alexandre Trauner: Pierre et Jacques Prévert, Paul Grimault, les frères Allégret, bien d'autres... à Hollywood, Howard Hawks, Billy Wilder, Duke Ellington... En 1929, âgé de vingt-trois ans, Trau est élève des Beaux-Arts à Budapest et se destine à la peinture, quand il doit quitter sa Hongrie natale désormais régentée par le gouvernement antisémite de Miklós Horty. Il choisit Paris, alors que certains de ses compatriotes émigrent en Allemagne ou aux Etats-Unis, et s'inscrit à la Sorbonne pour suivre des cours de mathématiques: «J'habitais avec un ami sculpteur à Montrouge. Un jour un camarade russe est venu chercher un dessinateur connaissant bien la perspective, pour un travail à faire au studio d'Epinay. C'est là que j'ai connu Lazare Meerson» (Entretien de Trauner avec Marie Epstein, Le technicien du film, février 1957). Entré en cinéma, Trauner a la chance d'intégrer l'équipe du plus grand décorateur de l'époque: Lazare Meerson. Il débute dans ?Sous les toits de Paris' de René Clair, ce dernier ayant pour assistant un certain Marcel Carné. Quelques années plus tard, Trauner et Carné se retrouveront dans ?La kermesse héroïque' de Jacques Feyder, décors toujours de Meerson. Trauner déménage alors de Montrouge vers la rue du Moulin Vert, non loin des ateliers de Giacometti et de Tanguy. En 1932, Meerson crée les décors de ?Ciboulette', mise en scène de Claude Autant-Lara, scénario et dialogues de Jacques Prévert. Naissent aussitôt l'amitié et la complicité entre Trauner et Prévert, qui dureront toute leur carrière et toute leur vie. ?Ciboulette' débute par un panoramique balayant une maquette du quartier des Halles, de Saint Eustache à la Fontaine des Innocents: nul doute que Trauner ait participé à sa réalisation. Par la suite, il deviendra connu comme un maître du décor en perspective. Le décor donne à l'écran une profondeur illusoire, en s'amenuisant vers le lointain, meublé par des accessoires s'amenuisant eux aussi, habité par des personnages de plus en plus petits (de l'adulte à l'enfant), suivant les règles du trompe-l'oeil de la Renaissance italienne. C'est ainsi que Trau a conçu en particulier le grand boulevard des ?Enfants du Paradis'. Trauner assiste aussi Jacques Krauss et Robert Gys pour des films réalisés par Marc Allégret, Jean Choux, Léo Joannon, Julien Duvivier, Robert Siodmak, etc... Meerson disparaît en 1937. Trauner signe alors ses premiers décors, ceux de ?Drôle de drame' de Carné-Prévert. C'est le début d'une collaboration prestigieuse, ?Quai des brumes', ?Hôtel du Nord', ?Le jour se lève'. Parfois, Trauner se contente de dessiner des maquettes que matérialisent d'autres décorateurs. Ce qui, par la force des événements, se passe pendant la Guerre et l'Occupation, Trauner, juif, est interdit de travail. Il participe donc clandestinement à des films de Jean Grémillon, de Prévert et, bien sûr, de Carné. Ses maquettes sont l'oeuvre d'un peintre qui prépare le climat du film à venir. Ce sont de véritables oeuvres dignes de figurer dans les meilleures collections. En 1940, Trauner habite à Tourette-sur-Loup, dans l'arrière-pays niçois, avec Jacques Prévert, ce qui les amène à partager la vie quotidienne et les projets de films. Pendant que Prévert écrit un scénario, Trauner crée les lieux de l'action. Les décorateurs architectes respectent généralement la tonalité du film et les idées de Trauner: Barsacq pour ?Les Enfants du paradis', Douy pour ?Lumière d'été'. En revanche, Wakevitch et Carné enjolivent ?les Visiteurs du soir', éliminant ainsi le caractère âpre du scénario - à l'origine plus proche de Dreyer. La paix venue, Trauner reprend officiellement ses activités. Le film le plus notable est alors ?Les portes de la nuit' de Carné et Prévert - pour lequel la reconstruction de la station de métro Barbès-Rochechouart fait couler beaucoup d'encre. Mais comment, pour la réalisation d'un film, peut-on immobiliser une station durant des jours, sinon des semaines? Dans les années 1950, Trauner commence à travailler avec des réalisateurs américains, Orson Welles pour «Othello», Howard Hawks pour «Land of the pharaons», et en 1958, il s'installe à Hollywood à leur invitation. Sa nouvelle carrière sera aussi prestigieuse que la précédente, il collabore à des films de Huston, Dassin, Zinnemann, etc... et surtout Billy Wilder, avec dix films. Une nouvelle complicité naît, telle celle avec Prévert. Les années passent: Trauner revient en France où sont ses amis. Lui en ayant demandé la raison, il me répondit: ?Pour l'amour et pour l'amitié...' sous-entendu: Nane qu'il va épouser, et Jacques Prévert. Et c'est à nouveau Carné, Allégret et aussi Losey, mais j'en passe. Il travaille sur un projet exceptionnel, ?Hécatombe' imaginé par Jacques Prévert, une parabole sur la dictature se déroulant du temps de Damoclès et de Denys de Syracuse, prévue en décors très stylisés et en costumes mêlant l'ancien et l'actuel (péplum et chapeau claque par exemple). L'implication de Trauner dans ce projet est telle qu'il était prévu en coréalisateur des frères Prévert. Hélas, comme tant d'autres scénarios des Prévert, il est abandonné. Le temps passe toujours... En fin de carrière, Trauner a le bonheur d'être sollicité par des ?jeunes', Bertrand Tavernier pour deux films «Coup de torchon» et «Autour de minuit», Claude Berri pour «Tchao Pantin», Luc Besson pour «Subway». Trauner était un homme chaleureux, accueillant, drôle. Alors que je le taquinai pour une Légion d'honneur en l'occurrence bien méritée, il me répondit qu'il pouvait la mettre à son chien. Petit de taille, vrai lutin poétique... Prévert disait de lui ?le petit éléphant'. Si j'ai insisté sur son rôle prépondérant dans les films auxquels il a collaboré, c'est qu'on néglige trop souvent l'importance du décorateur comme du chef opérateur. Ce sont eux qui donnent le ton, l'atmosphère de l'histoire que vont vivre les acteurs sous la houlette du réalisateur. ?Quai des brumes' ne serait pas ?Quai des brumes' sans Trauner et sans Schüfftan. Le cinéma est un travail d'équipe, équipe dominée par la plus forte personnalité, généralement celle du réalisateur, j'en conviens, mais pas toujours. De plus pour le bonheur des musées, les décorateurs créent des esquisses et des maquettes que l'on a plaisir de ressortir pour évoquer toute l'aventure d'un film. J'ai omis d'évoquer un autre talent (grand) de Trauner. C'était un remarquable photographe. Il pratiquait cet art au fil des repérages et des tournages de ses films. Bernard Chardère au château Lumière à Lyon, lui a rendu un premier hommage voici des années. Et plus récemment, Michèle Aittouarès et Danièle Delorme dans leurs galeries, Patrick Bloche dans sa mairie du XIe. Il avait l'amitié et l'estime de Brassaï et de Doisneau. Heureux amateurs, vous avez donc aussi sous les yeux de véritables photographies exprimant une personnalité exceptionnelle. Un dernier mot, un souvenir personnel, j'avais accompagné le gendre de Jacques Prévert à Omonville-la-Petite, où Trauner et Prévert avaient acquis une maison, l'un à la suite de l'autre. Nous avons rendu visite à Trau qui, très malade, ne pouvait plus parler, mais assis dans son fauteuil, avait sur les genoux le scénario d'un film. Un scénario! De nouveaux décors rêvés par Trauner, qui resteront rêvés... Peu après Trau a rejoint Jacques dans le petit cimetière d'Omonville où Nane repose aussi. Trau: l'amitié, l'amour, le cinéma... un destin exceptionnel. Le cinéma lui doit beaucoup. André Heinrich, septembre 2012 André Heinrich, cinéaste, a rencontré Prévert dès 1944. Il a publié chez Gallimard quatre volumes des scénarios de Jacques Prévert ainsi que l'album Pleïade Jacques Prévert et un recueil annoté des textes du groupe Octobre. André Heinrich a été l'assistant et le collaborateur d'Alain Resnais sur «Nuit et brouillard», de Chris Marker, de Borowczyk, de Jean Rouch et d'Edgar Morin sur «Chronique d'un été». TRAUNER EN HONGRIE «Dans les années 20, ce qui est assez extraordinaire, c'est que les Hongrois ont inventé le fascisme. Enfant, je voyais arriver Horty sur un cheval Blanc. Et puis, on a commencé à voir des gens pendus dans la rue. Les Hongrois ont été des précurseurs, mais qui ne sont jamais allés jusqu'au bout, heureusement. Les conditions de travail étaient très dures et par exemple à l'entrée de l'université des Beaux Arts de Budapest on voyait des pancartes «interdit aux chiens et aux juifs», mais je dois dire que la formation était à cette époque très avancée et formait des jeunes qui savaient dessiner et peindre et qui étaient, grâce à une remarquable bibliothèque, au courant de ce qui se passait à Paris.» (Extrait des entretiens avec Jean-Pierre Berthomé dans «Alexandre Trauner - Décors de cinéma». Jade-Flammarion 1989.)
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