CÉLINE (Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand).

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CÉLINE (Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand).
Chapitre manuscrit inédit du Voyage au bout de la nuit. 11 pages autographes in-4, chiffrées 1 à 10 (2 pages numérotées 7), écrites à l'encre noire sur feuille de papier à lettre Salmorenc (une page sur papier pelure jauni sans filigrane), bradel maroquin noir, nom de l'auteur et titre frappés or sur le premier plat, dos lisse muet, doublure et gardes de daim marron, chemise demi-maroquin noir, étui (Renaud Vernier 1999).
Très précieux manuscrit d'un chapitre inédit d'un des romans majeurs du XXe siècle. Ce chapitre concernerait la seule modification apportée par Céline dans la trame de son récit entre le premier état du manuscrit et le texte définitif, relatant les retrouvailles de Bardamu et de Robinson, appelé dans cette version «Merluret».
Il comporte 44 corrections, ratures et modifications autographes (une phrase biffée au crayon bleu d'imprimeur).
Publié en 1932 aux éditions Denoël, le Voyage au bout de la nuit provoqua un véritable événement littéraire. Or, il est remarquable que de ce roman phare de la littérature moderne, nous n'ayons, en guise de manuscrit, retrouvé qu'une simple dactylographie du premier état du texte, certes abondamment corrigée, mais incomplète. Il s'agirait donc des seules traces connues d'un manuscrit sur lequel bien des spécialistes ont glosé. Céline lui-même avait fini par brouiller les pistes concernant son manuscrit, affirmant que celui-ci avait été à l'origine bien plus ample que le roman, lequel aurait fait près de mille pages imprimées. Or, en consultant la dactylographie très corrigée du premier état, on relève que les ajouts sont bien supérieurs en nombre aux suppressions de texte. Pourtant, ce passage non repris dans le texte final démontre que le travail de romancier de Céline constituait bien, ainsi qu'il a souvent répété, en coupes et réductions, tout un travail d'ellipses et d'allusions, amenant le récit par les voies du langage, plutôt que par les voies traditionnelles de la narration.
Ainsi ce passage est très caractéristique du travail d'écriture de Céline. L'action décrite dans ce chapitre se situe après le retour de Bardamu du Nouveau monde, quand ce dernier ayant achevé ses études de médecine, commence l'exercice pénible de sa profession à La Garenne-Rancy. Médecin de dispensaire, il gagne difficilement sa vie et se compromet dans une affaire frauduleuse. Il se lie avec le commissariat du quartier et répond aux appels d'urgence de nuit, en compagnie d'un policier. Le présent chapitre raconte l'une de ces virées nocturnes : «C'était la bonne époque aussi pour moi pour gagner un peu d'argent. À cause des appels d'urgence. Le service médical se faisait du commissariat. L'un des flics venait me chercher. Je l'entendais monter avec un bruit d'ogre à coups de godillots dans les marches, tout le ciment de la maison en vibrait comme un gong. Et on partait tous les deux à chercher la rue et le numéro du bonhomme avec sa lampe». Or, appelé un soir dans une maison de la rue des Grimpants, il doit se rendre au chevet d'un homme en pleine crise, toussant à tout rompre et crachant le sang. Il le reconnaît immédiatement, et sans aucun plaisir ; c'était un certain Merluret, compagnon d'infortune pendant la guerre : «C'était bien moi alors qu'il m'a dit... c'est bien moi. Tu me reconnais bien... C'est moi Merluret» Ça m'a fait un drôle de coup, je ne sais pas quoi dire devant les gens. [...] Après tout je n'étais pas très content de le revoir. J'en avais assez des aventures [...] ce que c'est de connaître les gens on connaît aussi leur misère, elle vous parle, elle vous attire, elle ne vous lâche plus.» Le narrateur conseille alors au malade de rentrer à l'hôpital, ce qui déclenche une pathétique apostrophe de ce dernier : «Tu vas encore te débarrasser de moi hein ? Et il me regarde. Vous êtes tous comme ça... Gentils avec les hommes quand ils ont de l'argent, avec les femmes quand on peut les baiser... pour le reste des phrases, rien que des phrases, les meilleurs, c'est comme ça... Et puis la quinte le prend». Le texte s'achève sur le goût amer de ces retrouvailles pour Bardamu, ainsi que la rengaine désespérée : «J'étais pas fier de l'avoir retrouvé Merluret, pas du tout avec sa drôle de façon de promener sa maladie comme un drapeau au-dessus de sa misère. [...] Assez voyagé comme ça. Fatigué j'étais, oui, bien fatigué du voyage et des voyageurs tout au fond. La peur de la vie. La fatigue dans l'âme même, la peur».
On peut facilement reconnaître sous les traits de Merluret, qui ne correspond à aucun personnage du roman, ceux de Robinson, compagnon d'armes du narrateur, et qui revient hanter ce dernier tout au long du récit. En effet, il semble bien que ce passage inédit corresponde en tout point à celui évoqué par J. P. Dauphin dans son étude critique consacrée à l'écriture du Voyage au bout de la nuit (Étude d'une illusion romanesque, p. 101), passage dans lequel Bardamu retrouvait par hasard Robinson dans la personne d'un malade auprès duquel il a
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